Culture·Lire

Une lanterne dans la nuit

Je sais, je vous dois des excuses. En ouvrant cette rubrique, je vous avais promis une critique littéraire par mois et j’ai un paquet de mois de retard. Mais, on ne va pas compter…

Du coup, ce mois-ci je vous retrouve avec, non pas un mais, deux coups de cœur. Ces deux livres écrits par Saphia Azzeddine m’ont bouleversé. Le premier, Bilqiss, je l’avais dans ma bibliothèque depuis moins d’un an et il m’attendait avec son post-it à lire. Le second, Confidences à Allah, je l’ai acheté en réaction à mon amour pour le premier.

Je vais commencer par vous pitcher le premier. Bilqiss raconte l’histoire d’une femme musulmane indocile, Bilqiss, condamnée à la lapidation dans un pays où la charia est appliquée. Son crime : avoir fait l’appel à la prière. Le juge, en charge du procès, tombe amoureux et une journaliste américaine, Leandra, fait le déplacement pour assister au procès et rencontrer son idole « à la beauté tragique et au regard puissant ». Les trois personnages ne parlent pas le même langage. Et chacun se renforce dans son discours.

Et c’est grâce à ce trialogue que nous nous posons des questions et nous interrogeons sur nos propres choix. Saphia Azzeddine réussit, à travers le prisme de la femme musulmane opprimée, à nous renvoyer à nos propres conflits intérieurs.

« Ah, vous les aimez, les femmes musulmanes opprimées, hein, vous raffolez de cette espèce. Et plus, la persécution est barbare, plus grande est l’affection. Vous bondissez pour nous défendre, élevez la voix pour nous soutenir, tout cela sobrement, avec des mines appropriées, pas trop maquillées, à peine coiffées, comme sur la photo que vous étiez si fière de me montrer la dernière fois, entourée de vos copines très concernées le temps d’un cliché, muettes parce qu’il n’y a tellement rien à dire face à l’horreur, à l’injustice et à la barbarie. »

À chacun de se positionner et de se demander à qui il ressemble le plus.

Sommes-nous le juge ? Cet homme de conviction que rien ne bouleverse et que tout renforce. Sauf l’amour, peut-être… Sommes-nous Leandra ? Une JAP (Jewish American Princess) qui s’indigne face à l’injustice. Mais son combat a autant de force que de condescendance et ne dure, souvent, pas plus longtemps que l’émotion. Ou, sommes-nous Bilqiss ? Une femme. Musulmane et opprimée. Dans un pays où nous n’avons pas le droit croire comme on veut et faisons de notre conviction notre combat. Elle cherche à se réapproprier Allah, son Allah.

Je ne m’étendrai pas longtemps sur à qui je ressemble et pourquoi. Je pense que cela est évident. Et ce n’est pas l’important. Non. Saphia nous invite à se poser les bonnes questions et à dépasser cette position un peu stéréotypée. Elle a choisi d’écrire son livre comme un conte. Elle se permet, ainsi, de grossir les traits sans pour autant tomber dans la caricature. Son histoire est crédible tout en ne l’étant pas. Ainsi, libre à chacun de tirer la sonnette d’alarme ou non. Libre à chacun de se poser des questions ou non, et de se laisser porter par son écriture et l’histoire romanesque. La nuance, c’est le lecteur qui l’apporte car, à notre niveau, on est tous un peu le juge, Leandra et Bilqiss à la fois…

« Vouloir m’aider était une noble pensée, Leandra. Pourtant ici les nobles pensées sont de belles salopes qui allument mais n’embrassent pas. »

Mon deuxième coup de cœur est en réaction au premier. J’ai tellement adoré la plume de Saphia Azzeddine que j’ai eu envie de lire l’entièreté de sa bibliographie. Je me suis retenue car je suis en blocus (donc, ne t’inquiète pas maman) mais j’ai tout de même jeté mon dévolu sur Confidences à Allah, le premier roman de Saphia Azzeddine. Et que vous dire ?

Déjà, je l’ai dévoré en une soirée. Signe de qualité d’écriture. Et aussi parce qu’il est petit, 126 pages.

Ce roman raconte le monologue de Jbara à Allah. Jbara est une petite bergère qui vit dans la pauvreté dans les montagnes marocaines et qui se prostitue pour des yaourts. Mais pas n’importe lesquels. Non, les « Raïbi Jamila, un délicieux yaourt à la grenadine qu’on boit par en dessous en faisant un petit trou. » A son Dieu, elle a décidé de s’y adresser crûment, sans langue de bois. Elle a surtout choisi de l’aimer sans le glorifier. L’honorer en recherchant à sortir de sa situation car, « une quête de savoir vaut une vie entière de prières ». Et ça, Jbara en a fait son combat.

« Allah, je refuse que Tu sois un Dieu bouche-trou, que Tu sois la réponse à toutes mes questions et spécialement la réponse à mes ignorances. Sinon, ça fait de moi une conne. Et je ne suis pas conne. Sauf des fois, c’est vrai… »

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J’ai, évidemment, conscience que si j’ai aimé particulièrement ces deux livres c’est qu’ils font tristement écho à l’actualité et à la médiocrité de 2016.

Mais je me dis, pourquoi ne pas accueillir 2017 en allumant nos lanternes pour nous éclairer un peu ? Pourquoi ne pas entreprendre le chemin et essayer d’être moins cons et moins donneurs de leçons ?

La tolérance, la vraie, c’est accepter. Accepter l’autre dans sa totalité et sa complexité. Accepter, alors, de ne pas pouvoir tout comprendre.

Pour 2017, lisons plus de livres dans ce genre-là. Permettons-nous de croire encore que le monde est beau et que les humains qui l’habitent aussi. Pour cela, ouvrons nos yeux et nos cerveaux. Ou plutôt, utilisons-les.

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