Last Christmas*

Il existe deux catégories de personnes, ceux qui aiment Noël et ceux qui n’aiment pas Noël, voire le détestent.

Moi, je fais partie de la première catégorie. Les fêtes, la famille, la joie d’offrir et de recevoir des cadeaux, l’opulence de cadeaux, le festin, trop manger et trop boire aussi, les rires, les conversations du passé, rattraper le coup sur la vie de chacun, le foie gras, le champagne, les anecdotes embarrassantes, le repas qui dure et qui ne finit pas, les cadeaux attendus et ceux qui nous surprennent, espérer ne pas devoir se lever le lendemain, et encore moins étudier, parler fort, et rire plus fort encore, la montagne d’emballage cadeaux, tout le monde sur son trente-et-un, principalement en noir, couleur chic faut croire, manger, un peu et encore, manger beaucoup et boire un peu trop, qui prend le volant ? Les conversations sur tout et n’importe quoi, mais on ne parle pas de politique, ou juste un peu, simplement pour dire que le monde a changé, que c’était mieux avant, quand le grand-père de la grand-mère étudiait le droit avant 1900 et faisait la fête comme nous et qu’il avait beaucoup d’humour, autant d’humour que d’inviter ses petits enfants chaque 1er janvier à midi, alors qu’ils étaient sortis jusque 6h du matin. Bizarre, mais même à Noël imaginer ma mamie défoncée en lendemain de veille c’est difficile. Comme de se demander si c’est mieux de commencer par le foie gras ou le saumon mariné. Le foie gras, c’est mieux, le saumon a un goût plus fort. Mais ce n’est pas difficile, c’est présomptueux. Parce que Noël, c’est ça aussi. Chez moi du moins. C’est chic, bobo et un peu décadent. C’est proportionnel à la pile de cadeaux que chaque année on se promet plus petite pour l’année suivante. C’est plein de bons sentiments qui le temps d’une soirée s’envolent un peu. On n’a pas fait attention de recycler les emballages cadeaux, de manger bio, de ne plus acheter de foie gras et on allume les lumières du sapin toute la journée, parce que c’est l’ambiance de Noël, tu comprends ?

C’est le seul moment de l’année, où on ratatine ses petits principes, qu’on les met en boule, qu’on les cache dans notre tiroir à culottes pour ne les ressortir que le 26 décembre qu’en tout ça est terminé. C’est le seul moment de l’année ou on le fait sans culpabilité. C’est l’esprit de Noël, tu comprends ?

Mais Noël c’est surtout la famille. Celle que j’ai de la chance d’avoir et que je ne remercie pas assez. Pour moi l’esprit de Noël c’est eux. Ces personnes qui m’ont élevée et qui m’ont dotée de cette jolie contradiction. Celle de détester aimer Noël mais d’adorer ça. Ou plutôt d’avoir un peu honte d’aimer tant cette fête et de ne pas avoir d’horribles repas avec une famille qui ne se parle qu’une fois par an.

Noël, c’est le moment de l’année où je retourne chez ma maman, qu’en plein milieu de la journée je me glisse dans son lit pour qu’elle passe sa main dans mes cheveux et m’appelle ma crotte jaune car je porte un gros pull jaune, ma maman a le sens de la répartie, et qu’elle me demande comment va sa fesse ? Je ne vous divulguerai pas l’anecdote derrière cette phrase car de un, je devrai vous tuer ensuite, et de deux c’est bien trop personnel, ou embarrassant, ou les deux. Noël c’est cette période où on est encore des enfants, les enfants de nos parents, les petits. On a le droit d’avoir 3 ans et d’être impatients. Même si, il n’est désormais plus acceptable de déchirer nos paquets. Maintenant, on détache le papier collant délicatement. Et même si c’est pour que l’emballage finisse en boule dans un sac poubelle. On a grandi, certes, on doit nous aussi offrir des cadeaux. Mais, c’est bien. Offrir c’est bien aussi. Ça coûte plus mais ça rapporte plus. Quand on a fait plaisir à quelqu’un on se sent bien, comble de l’égocentrisme.

Je viens d’une famille où on aime se faire des cadeaux. On aime se faire plaisir et chaque année un peu plus. Le château Playmobil a laissé sa place aux essuies de bain et au plat à gratin mais la magie n’est pas partie. On remercie toujours le Père Noël.

On ne parle peut-être pas de politique pendant ce repas-là car au-delà d’être inutile à moins qu’on ait envie de débattre pendant 100 000 ans dans le but de tomber d’accord alors qu’on est têtus et qu’on ne changera pas d’avis, ce n’est pas le propos. Noël, on se concentre sur nous. Sur chacun d’entre-nous. Maxime, comment ça se passe ton nouveau boulot ? Lydwine, ce premier blocus ? Les travaux sont terminés ? Qui est en congé ? Et ce week-end à Madrid ? Tu nous dis si on peut faire quelque chose pour l’anniversaire de Julia ? D’ailleurs, à quelle heure nous attends-tu ?

À Noël, on arrête le temps. Il n’y a pas la guerre en Syrie, la France a rattrapé son retard en matière de progrès social, Vladimir Poutine est un humoriste et Bart de Wever un personnage de BD, Théo Francken fait la une pour son divorce d’avec Maggie de Block, célèbre depuis Belle toute nue, Charles Michel est le personnage fard du MuppetShow, Donald Trump est une blague et Marine Le Pen un dégradé de bleu. Et c’est tout.

J’aime Noël et j’en suis désolée. J’ai l’impression que c’est malpoli ou grossier. On ne peut pas s’indigner contre un tas d’injustices et aimer cette fête qui est son paroxysme. Et pourtant, oui. Et j’en suis désolée. J’aimerais la détester. Avoir des repas de famille qui finissent en réglement de compte et débats politiques houilleux. J’ai l’impression que mon discours serait plus crédible.

Mais non, j’aime Noël et ma famille. Surtout eux. Même si on n’est pas toujours d’accord. Surtout parce qu’on n’est pas toujours d’accord. Et c’est pas grave, on est d’accord là-dessus. Et sur la bûche au chocolat ou aux fruits rouges, on n’est pas en désaccord sur le champagne ni sur le foie gras. On arrive a s’accorder sur le fromage et le vin. Et sur tout un tas de sujets qui font parfois débat mais jamais dispute. L’avis de chacun compte et puis, il y a toujours une anecdote qui nous ralliera et nous fera rire de la même manière. Et, par-dessus tout, on s’aime. C’est bête, mais ça suffit. Même si nous ne sommes pas une famille qui se le dit, on se le montre. Comment ? En étant d’accord de ne pas être d’accord. Et en s’écoutant, même quand on parle tous en même temps.

*titre en hommage à George Michael, décédé le 25 décembre 2016.

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Une lanterne dans la nuit

Je sais, je vous dois des excuses. En ouvrant cette rubrique, je vous avais promis une critique littéraire par mois et j’ai un paquet de mois de retard. Mais, on ne va pas compter…

Du coup, ce mois-ci je vous retrouve avec, non pas un mais, deux coups de cœur. Ces deux livres écrits par Saphia Azzeddine m’ont bouleversé. Le premier, Bilqiss, je l’avais dans ma bibliothèque depuis moins d’un an et il m’attendait avec son post-it à lire. Le second, Confidences à Allah, je l’ai acheté en réaction à mon amour pour le premier.

Je vais commencer par vous pitcher le premier. Bilqiss raconte l’histoire d’une femme musulmane indocile, Bilqiss, condamnée à la lapidation dans un pays où la charia est appliquée. Son crime : avoir fait l’appel à la prière. Le juge, en charge du procès, tombe amoureux et une journaliste américaine, Leandra, fait le déplacement pour assister au procès et rencontrer son idole « à la beauté tragique et au regard puissant ». Les trois personnages ne parlent pas le même langage. Et chacun se renforce dans son discours.

Et c’est grâce à ce trialogue que nous nous posons des questions et nous interrogeons sur nos propres choix. Saphia Azzeddine réussit, à travers le prisme de la femme musulmane opprimée, à nous renvoyer à nos propres conflits intérieurs.

« Ah, vous les aimez, les femmes musulmanes opprimées, hein, vous raffolez de cette espèce. Et plus, la persécution est barbare, plus grande est l’affection. Vous bondissez pour nous défendre, élevez la voix pour nous soutenir, tout cela sobrement, avec des mines appropriées, pas trop maquillées, à peine coiffées, comme sur la photo que vous étiez si fière de me montrer la dernière fois, entourée de vos copines très concernées le temps d’un cliché, muettes parce qu’il n’y a tellement rien à dire face à l’horreur, à l’injustice et à la barbarie. »

À chacun de se positionner et de se demander à qui il ressemble le plus.

Sommes-nous le juge ? Cet homme de conviction que rien ne bouleverse et que tout renforce. Sauf l’amour, peut-être… Sommes-nous Leandra ? Une JAP (Jewish American Princess) qui s’indigne face à l’injustice. Mais son combat a autant de force que de condescendance et ne dure, souvent, pas plus longtemps que l’émotion. Ou, sommes-nous Bilqiss ? Une femme. Musulmane et opprimée. Dans un pays où nous n’avons pas le droit croire comme on veut et faisons de notre conviction notre combat. Elle cherche à se réapproprier Allah, son Allah.

Je ne m’étendrai pas longtemps sur à qui je ressemble et pourquoi. Je pense que cela est évident. Et ce n’est pas l’important. Non. Saphia nous invite à se poser les bonnes questions et à dépasser cette position un peu stéréotypée. Elle a choisi d’écrire son livre comme un conte. Elle se permet, ainsi, de grossir les traits sans pour autant tomber dans la caricature. Son histoire est crédible tout en ne l’étant pas. Ainsi, libre à chacun de tirer la sonnette d’alarme ou non. Libre à chacun de se poser des questions ou non, et de se laisser porter par son écriture et l’histoire romanesque. La nuance, c’est le lecteur qui l’apporte car, à notre niveau, on est tous un peu le juge, Leandra et Bilqiss à la fois…

« Vouloir m’aider était une noble pensée, Leandra. Pourtant ici les nobles pensées sont de belles salopes qui allument mais n’embrassent pas. »

Mon deuxième coup de cœur est en réaction au premier. J’ai tellement adoré la plume de Saphia Azzeddine que j’ai eu envie de lire l’entièreté de sa bibliographie. Je me suis retenue car je suis en blocus (donc, ne t’inquiète pas maman) mais j’ai tout de même jeté mon dévolu sur Confidences à Allah, le premier roman de Saphia Azzeddine. Et que vous dire ?

Déjà, je l’ai dévoré en une soirée. Signe de qualité d’écriture. Et aussi parce qu’il est petit, 126 pages.

Ce roman raconte le monologue de Jbara à Allah. Jbara est une petite bergère qui vit dans la pauvreté dans les montagnes marocaines et qui se prostitue pour des yaourts. Mais pas n’importe lesquels. Non, les « Raïbi Jamila, un délicieux yaourt à la grenadine qu’on boit par en dessous en faisant un petit trou. » A son Dieu, elle a décidé de s’y adresser crûment, sans langue de bois. Elle a surtout choisi de l’aimer sans le glorifier. L’honorer en recherchant à sortir de sa situation car, « une quête de savoir vaut une vie entière de prières ». Et ça, Jbara en a fait son combat.

« Allah, je refuse que Tu sois un Dieu bouche-trou, que Tu sois la réponse à toutes mes questions et spécialement la réponse à mes ignorances. Sinon, ça fait de moi une conne. Et je ne suis pas conne. Sauf des fois, c’est vrai… »

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J’ai, évidemment, conscience que si j’ai aimé particulièrement ces deux livres c’est qu’ils font tristement écho à l’actualité et à la médiocrité de 2016.

Mais je me dis, pourquoi ne pas accueillir 2017 en allumant nos lanternes pour nous éclairer un peu ? Pourquoi ne pas entreprendre le chemin et essayer d’être moins cons et moins donneurs de leçons ?

La tolérance, la vraie, c’est accepter. Accepter l’autre dans sa totalité et sa complexité. Accepter, alors, de ne pas pouvoir tout comprendre.

Pour 2017, lisons plus de livres dans ce genre-là. Permettons-nous de croire encore que le monde est beau et que les humains qui l’habitent aussi. Pour cela, ouvrons nos yeux et nos cerveaux. Ou plutôt, utilisons-les.

#StandWithAleppo

« C’était sa liberté. Intouchable.

Du coup, elle me renvoyait à la mienne. »

– Jeanne Benameur, Les insurrections singulières.

Le pouvoir des mots.

Jeanne Benameur parle d’un homme en quête de réponse. Un homme qui s’interroge sur le sens de sa vie, de la vie. Il remet tout en question suite à la perte de son emploi car son usine est délocalisée.

En clair, rien à voir avec la Syrie, Alep et la guerre. Et pourtant, les mots d’une autre trouvent résonance. Une phrase sortie de son contexte, sans doute, évoque une autre réalité. Elle perd de son optimisme. Elle interroge sur la place des hommes dans le monde, la place que l’on veut prendre. Et nous ?

Depuis plusieurs semaines, on assiste à un massacre quasi en direct. Et on ne fait rien. Les armées de Vladimir Poutine (je rappelle qu’il a été proposé pour un Prix Nobel de la Paix?) et de Bashar el-Assad sont en train de détruire une ville entière. Et ses habitants.

Ils ne sont pas loin, quelques heures de vol à peine. Et on ne fait rien. Ils sont comme nous, ou presque. Eux, ils vivent la guerre, nous, on la contemple. On reste coi face à ces atrocités et l’absurdité des raisons diplomatiques. Pire. Certains défendent ces actes car, après tout, ils combattent le terrorisme. Et à la guère, tous les coups sont permis.

Cette phrase de Jeanne Benameur, aujourd’hui, me fait mal. Elle me donne envie de pleurer. Des larmes remplies de colère et d’incompréhension. Des larmes qui aimeraient qu’on ne soit plus aussi con. Des larmes qui aimeraient que cela s’arrête. Et qui aimeraient continuer d’espérer. Mais, qui n’y croient plus beaucoup.

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